Mathilde Abel on Chat GPT new add model for Libération
Mathilde Abel was recently interviewed by Aurore Maubian for Libération. The
interview is available in French here or below.
In this interview, she explains the “enshittification” of platforms and how
ChatGPT is gradually testing and rolling out an advertising model in order to
maintain a free product while generating revenue. She also highlights the
consequences on individual health and well being of platforms increasingly
intense competition for users attention. She also draws attention to the strong
extractivist dynamics (ressources, data, work) underneath these business models.
Pop-ups qui surgissent, publicités qui envahissent l’écran, options autrefois
gratuites désormais payantes : sur les plateformes numériques, l’expérience des
utilisateurs se dégrade immanquablement à mesure qu’elles gagnent en popularité.
Un phénomène que l’écrivain et journaliste canado-britannique Cory Doctorow a
vulgarisé, en 2022, sous un terme qui ne s’embarrasse pas de nuances : la
«merdification», de l’anglais enshittification.
Après les réseaux sociaux ou encore les plateformes de streaming, ChatGPT en
offre un nouvel exemple. Depuis lundi 24 août, des publicités sont intégrées en
France et dans une trentaine de pays européens, dans la version gratuite et
l’abonnement le moins onéreux. Auprès de Libération, Mathilde Abel,
socioéconomiste spécialiste des enjeux numériques et maîtresse de conférences à
Télécom Paris évoque «un mécanisme connu depuis vingt ans sur le plan
économique. On retrouve la musique de “si c’est gratuit, c’est vous le
produit”.»
Pourquoi OpenAI introduit-elle de la publicité sur ChatGPT en Europe ?
OpenAI est une entreprise qui doit entrer dans une logique de rentabilité,
puisqu’elle continue d’enregistrer d’importantes pertes financières. Avec la
publicité, elle ouvre un nouveau segment de marché et ajoute donc une nouvelle
source de revenus. Elle continue de proposer un service gratuit, mais celui-ci
est désormais financé en partie par la consommation de contenus publicitaires.
C’est un modèle économique très traditionnel et surtout très rémunérateur. Ce
n’est pas pour rien que Google l’utilise sur son moteur de recherche ou sur
YouTube, et que Netflix s’y est également mis. En conséquence, cela produit de
fait une dégradation de la qualité de service pour les consommateurs qui vont
continuer à utiliser ChatGPT gratuitement.
Fallait-il s’attendre à ce que ChatGPT suive cette logique de «merdification» ?
D’un point de vue stratégique, ce n’est pas surprenant qu’OpenAI introduise
finalement de la publicité. L’entreprise suit la logique classique des modèles
économiques des moteurs de recherche et de certains médias. Le cycle de vie de
ces plateformes est bien connu des économistes. Il y a d’abord une phase de
lancement, avec une recherche de liquidités qui permettent de subventionner le
marché et donc l’usage dans un premier temps. C’est pour cela que vous, moi,
tout un chacun, avons pu utiliser ChatGPT gratuitement pendant plusieurs années.
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Ensuite vient la phase de croissance, pendant laquelle les plateformes
multiplient les offres. ChatGPT l’a fait en conservant un service gratuit, mais
aussi en proposant un abonnement premium, avec différents niveaux d’accès en
fonction de ce que vous êtes en mesure de payer [8 euros pour l’abonnement Go,
23 euros pour le Plus et 103 euros pour le Pro, ndlr]. C’est ce qu’on appelle de
la «discrimination tarifaire» : petit à petit, un monde se crée entre ceux qui
ont la capacité d’accéder à des services premium et ceux qui ne l’ont pas. Puis
vient la phase de «stabilisation», où les plateformes cherchent à maintenir
leurs sources de revenus.
Comment ces plateformes, malgré la détérioration de leurs services,
parviennent-elles à rester attractives aux yeux des utilisateurs ?
Avant de lancer ce projet, OpenAI a réduit cette incertitude quasiment à zéro.
En amont, l’entreprise a testé le marché de manière très régulière pour savoir
si, oui ou non, les consommateurs utilisant gratuitement ChatGPT resteraient sur
la plateforme en présence de publicité. Cela se fait à travers de petits
segments de marché : les plateformes ne mettent pas immédiatement de la
publicité massivement partout. Elles peuvent proposer des publicités à certains
individus et regarder comment ils réagissent à ce modèle.
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Leur grande force est que nous produisons, comme usagers, énormément de données,
ici notamment à travers les prompts [les requêtes envoyées à l’IA]. Ceux-ci leur
permettent de comprendre les comportements et d’évaluer la propension d’un
individu à continuer à consommer un service si une dégradation de celui-ci
intervient, notamment par la publicité. Ils ont vraisemblablement déjà calculé
le churn rate, c’est-à-dire combien de personnes vont cesser d’utiliser le
service si celui-ci est monétisé par la publicité.
Cette «merdification» a-t-elle d’autres conséquences que la simple dégradation
de l’utilisabilité ?
Quand on crée de la publicité et qu’on souhaite que les individus cliquent sur
une bannière ou un lien, puis aillent consommer tel ou tel produit, on a aussi
besoin qu’ils continuent à utiliser le service qu’on leur offre. Les plateformes
renforcent donc les mécanismes de captation de l’attention qui accroissent les
phénomènes d’addiction des utilisateurs et mettent indirectement leur santé en
jeu. C’est ce qui est advenu sur des médias comme YouTube, Meta, Snapchat ou
TikTok, avec par exemple le scrolling infini. Il faut maintenant observer
comment la plateforme va intégrer la question de ces externalités dans son
architecture.
Quand on parle de «merdification» de l’IA générative, est-ce une erreur de ne
regarder que l’expérience de l’utilisateur ?
La question de la qualité du service produit est déjà problématique avant même
qu’on ne parle de sa dégradation. Aujourd’hui, les IA génératives sont
éminemment extractivistes, à tous points de vue. D’abord, elles reposent sur
l’extraction de données, parfois illégale. Ensuite, pour que les modèles
puissent faire des prédictions, ces données doivent être annotées par des
travailleurs. Cela s’inscrit dans une division internationale du travail,
notamment dans des pays du «Sud global», où les travailleurs sont extrêmement
précaires. Le tout nécessite également d’immenses infrastructures, notamment des
data centers. Cela suppose l’extraction de terres rares pour les puces
graphiques et ordinateurs, mais aussi du foncier, puisque ces infrastructures
occupent parfois des surfaces agricoles et de l’eau pour refroidir les
calculateurs. C’est pour cela que la question de la dégradation ne peut pas être
regardée uniquement depuis notre côté de l’écran, en se plaignant de la
publicité.